22 février 2015

Malherbe…avant Malherbe. Histoire d’une genèse (X)

« L’inscription pérenne de Malherbe dans le paysage footballistique normand. »

La première saison du Club Malherbe Caennais (1907-1908) avait été une réussite patente : un sans-faute dans le championnat régional et un quart-de-finale national prometteur auguraient de belles promesses à venir. Le club semblait avoir trouvé un équilibre idoine entre une identité centrée sur l’héritage lycéen et la volonté de constituer l’équipe la plus compétitive possible. En mars 1908, le CMC était encore nommé « Club Lycée Malherbe de Caen » dans les colonnes d’Ouest-Eclair, preuve de la continuité manifeste entre l’UALM et le CMC. Les deux nouvelles saisons devaient confirmer l’hégémonie sans partage de « Malherbe » sur le football bas-normand.

Tout d’abord, le millésime 1908-1909 s’avéra être une parfaite promenade de santé en championnat pour le CMC, auteur d’une performance éblouissante : 8 matchs, 8 victoires, 49 buts pour, 4 contre ! La formule se déroulait sous forme de rencontres aller-retour, tandis que les victimes expiatoires cette année-là furent le CSC, l’AS Trouville-Deauville, l’AS Honfleur et le SC Bernay. Nouveauté pour leurs matchs à domicile, les « blanc et noir » avaient désormais quitté le terrain de Cormelles pour évoluer route de Ouistreham, sur le Terrain des Coutures, qu’ils partageaient avec les joueurs du CSC. L’effectif avait peu changé, ce qui permit la mise en place d’automatismes abondamment loués par les observateurs et à l’origine de la réputation du « jeu rapide et précis » qu’acquit bientôt le CMC. Notons que les équipes de l’époque évoluaient selon un schéma tactique pour le moins désuet aujourd’hui, en « 2-3-5 », dispositif mis au point vers 1880 du côté de Nottingham. La ligne d’attaque comprenait ainsi deux ailiers (l’extrême gauche et l’extrême droit), tandis que l’avant-centre était encadré par deux « inters ». La presse reprenait volontiers les termes anglais lorsqu’il s’agissait de rendre compte des matchs (on pouvait parler ainsi du « keeper », des deux « backs » ou encore des « halfs »). Pour le CMC, aux piliers de la saison passée ; le capitaine et demi-centre Parat, les inévitables Le Somptier et Piton en attaque, vint s’adjoindre un jeune et prometteur gardien du nom de Le Galcher-Baron, décrit dans la presse comme un « goal-keeper très adroit et de tout repos ». Rapidement, les excellentes prestations du collectif caennais suscitèrent l’intérêt des sélectionneurs du « Nord de la France » pour les individualités les plus en vue. En effet, dans le contexte d’une « guerre des fédérations sportives », Maurice Parat et Eugène Le Somptier eurent l’honneur d’être convoqués à la rencontre « Nord-Sud » du 21 février 1909 à Paris. Si le premier continuait d’impressionner par sa classe et sa science du jeu, les indéniables qualités du second lui permirent littéralement de faire parler la poudre à son poste, avec comme point d’orgue ce quintuplé réalisé contre Trouville le 22 novembre 1908, afin de se faire pardonner de ses coéquipiers pour sa légère arrivée en retard au match !

Eugène Le Somptier

Eugène Le Somptier

Maurice Parat

Maurice Parat

(Collection privée Jacques Prestavoine – Encyclopédie du Stade Malherbe, 100 ans d’esprit Malherbe, p. 21)

Hélas, la belle confirmation des aspirations malherbistes fut quelque peu ternie par la véritable correction subie lors du premier tour préliminaire du championnat de France. Le dimanche 7 mars 1909, l’équipe du CMC se rendit en effet à Laval pour y rencontrer le Stade Rennais Université Club, champion de Bretagne. A cette occasion, les jeunes normands encaissèrent un cinglant 11-1, non sans quelques circonstances atténuantes, au premier rang desquelles un trajet de 6 heures entre Caen et Laval ! Ainsi, après avoir passé pour la plupart une nuit blanche, les joueurs du CMC quittèrent-ils Caen à 4 heures du matin pour n’arriver à Laval qu’à 10 heures ! On se rend compte, un siècle après, que les trajets en train faisaient encore figure d’expéditions redoutables à l’époque. Ce n’était certes pas l’idéal pour affronter une équipe du Stade Rennais que l’on décrivait comme beaucoup plus affutée physiquement. Cela s’expliquait en particulier par la moyenne d’âge plus élevée des Rennais, « militaires en activité de service et hommes mûrs », tandis que les Caennais alignaient une équipe de lycéens ou d’éléments à peine plus âgés. Du côté de la presse, on s’attendait à une partie indécise entre deux équipes pratiquant « un jeu de passes d’une grande précision ». Après un début de match équilibré, où l’on signala la « fougue » des « potaches caennais », Rennes ouvrit néanmoins la marque. Nullement abattu, le CMC égalisa dans la foulée ! Par malchance, un pénalty fut sifflé et transformé peu de temps après. Rennes domina alors nettement des « Caennais refoulés dans leurs buts », d’autant qu’à 3-1, le CMC rata l’occasion de revenir au score juste avant la mi-temps. A la pause, « les lycéens », capitaine en tête, commirent en sus l’imprudence d’aller faire visite à la buvette ; tandis que, plus sages, les Rennais se rafraichirent d’oranges et de citrons. Aussi, à la reprise, les Rennais débordèrent-ils complètement les Normands. Bien qu’atteints dans leur fierté, les joueurs du CMC décidèrent malgré tout de ne pas fermer le jeu, ce qui leur valut d’acquérir au moins la réputation de beaux joueurs chez leurs adversaires du jour. Champions de Bretagne et de Basse-Normandie, les Rennais iraient affronter l’équipe du Havre AC au tour suivant, tandis que les Caennais restaient, eux, bel et bien à quai !

Néanmoins, cette déroute n’enraya nullement l’irrésistible ascension du Club Malherbe. La saison 1909-1910 se présentait d’ailleurs sous les mêmes auspices pour les « blanc et noir », tandis qu’une 6e équipe était admise en championnat de 1ère série : le Caen Rugby Club. Le comité de Basse-Normandie instaura de fait une nouvelle formule en décidant qu’une poule aller se jouerait entre les six équipes, à l’issue de laquelle les quatre premières s’affronteraient dans une poule finale, pendant que les deux dernières seraient opposées aux deux premiers de 2e série. La suprématie du CMC ne fut que timidement contestée par l’AS Trouville, qui parvint à arracher un méritoire 1-1 à Caen. En revanche, le CSC s’inclina contre ses rivaux du Club Malherbe sur le score de 3 à 0, alors que le Rugby Club et Bernay encaissèrent deux lourdes défaites (9-0 et 11-1). A côté des trois équipes caennaises, Trouville se qualifia pour la poule finale. C’est devant 500 spectateurs que se joua finalement la rencontre au sommet le 20 février 1910 sur la pelouse du Terrain des Coutures entre l’ASTD et le CMC. Las, les Trouvillais n’offrirent pas la même résistance qu’en phase de poule et furent vaincus par 4 buts à rien, grâce à l’apport de nouveaux jeunes joueurs : doublé de Hay et buts de Philippe et d’André Le Somptier, le frère cadet d’Eugène. Ce nouveau titre du CMC lui offrait à nouveau le droit de participer aux éliminatoires du championnat de France. En 1/8 de finale, le champion de Basse-Normandie dut affronter le champion de Paris : le Stade Français. Le match eut lieu le 20 mars 1910, route de Ouistreham. Echaudés par la mésaventure lavalloise de l’année précédente, les Caennais avaient cette fois-ci l’avantage du terrain et se présentaient au complet face aux Parisiens. Pourtant, après seulement 5 minutes de jeu et l’ouverture du score par leurs adversaires, ils purent craindre un nouveau scénario catastrophe d’autant qu’ils étaient désavantagés par le vent en première période. Reprenant finalement leur cohésion et grâce à beaucoup d’abnégation, ils limitèrent ensuite les dégâts ; Le Galcher-Baron ne s’inclinant que sur un pénalty avant la pause (0-2). Le deuxième acte fut plus équilibré et E. Le Somptier aurait mérité de marquer. Ce fut hélas l’inverse qui se produisit et les Caennais s’inclinèrent finalement par 3 buts à 0…

Affiche du match amical joué en Angleterre le lendemain du boxing day 1909.

Affiche du match amical joué en Angleterre le lendemain du boxing day 1909.

Par ailleurs, la saison 1909-1910 fut marquée par le début des rencontres amicales internationales sur les bords de l’Orne. L’Amateur Football Association (AFA), fédération des clubs amateurs anglais, était à l’instigation de cette démarche. Née d’une scission d’avec la Football Association jugée un peu trop « professionnelle », cette fédération des clubs amateurs anglais cherchait en effet à nouer des liens avec des amateurs du continent. Ainsi, en novembre 1909, Albert Berger, le président du comité de Basse-Normandie, reçut-il une demande de la part des St-Albans Crusaders, afin d’organiser une rencontre aller-retour contre un club de Caen. Le comité décida d’établir une sélection bas-normande, dans les rangs de laquelle figuraient une majorité de joueurs caennais dont quatre du CMC (Heuzé, Délivré, Vassel, E. Le Somptier) et trois du CSC (Prestavoine, Roussel, Lenoir). Afin d’organiser le voyage outre-Manche, le conseil municipal de Caen vota une subvention spéciale de 250 francs à destination du comité régional. Le match aller se déroula dans la grande banlieue londonienne le 27 décembre 1909. Malgré une traversée difficile pour la plupart de ces « matelots improvisés », les Normands eurent le réconfort d’être reçus par le conseil municipal de St-Albans au son de La Marseillaise, reprise en chœur par les Caennais. Devant 2500 spectateurs, la partie se déroula dans l’esprit cordial qui seyait particulièrement aux relations franco-britanniques du moment. Toutefois, les jeunes Français durent convenir de la supériorité des joueurs anglais en concédant une défaite sur le score sans appel de 10 buts à 1 ! Les Anglais restaient les maîtres du football ! Le retour était fixé au dimanche 27 mars 1910, jour de Pâques. Après les cérémonies officielles du samedi, où les délégations se rendirent sur le tombeau de Guillaume à St-Etienne puis au Lycée, vint le jour du match. Pour la qualité de son « ground », le site choisi fut le terrain de « l’ancien Hôpital » (l’actuel parc…d’Ornano, pour le clin d’œil anecdotique), mis à disposition par les hospices de Caen. Cette fois-ci, huit joueurs du CMC composaient l’ossature de l’équipe : Heuzé, Cossevin, Jardin, Parat, Délivré, A. et E. Le Somptier, Vassel, auxquels s’ajoutaient Bourgeois et Vromet du CSC ainsi que Picard du RCC. En dépit de sa vaillance, l’équipe connut un sort identique à celui du match aller, en étant balayée cette fois-ci 9 buts à 0…
Cependant, la passion du ballon rond était maintenant fermement établie dans la cité ducale !

A suivre…

FDMLes Anglais sont en maillots blancs (on peut reconnaître, floqués sur certaines poitrines, le cerf des armoiries du comté du Hertfordshire), tandis que les Caennais arborent une jolie chemise rouge aux armoiries de la Normandie. Curiosité : un membre de l’encadrement (4e en haut en partant de la droite) porte le maillot de l’équipe de France reconnaissable aux  deux anneaux rouge et bleu entrelacés de l’USFSA. Assis, encadrant les deux joueurs anglais du centre, le président du comité USFSA de Basse-Normandie, Albert Berger, le secrétaire Fernand Toullier et le vice-président Henri Françoise. Les onze joueurs caennais : En haut, De g. à d. : Vassel, Bourgeois, Délivré, Cossevin, Heuzé. Au milieu : Picard, Parat, A. Lesomptier. En bas : Vromet, E. Lesomptier, Jardin.

Les deux équipes posent avant le match du 27 mars 1910.

Les Anglais sont en maillots blancs (on peut reconnaître, cousu sur certaines poitrines, le cerf des armoiries du comté du Hertfordshire), tandis que les Caennais arborent une jolie chemise rouge aux armoiries de la Normandie. Curiosité : un membre de l’encadrement (4e en haut en partant de la droite) porte le maillot de l’équipe de France reconnaissable aux deux anneaux rouge et bleu entrelacés de l’USFSA.
Assis, encadrant les deux joueurs anglais du centre, le président du comité USFSA de Basse-Normandie, Albert Berger, le secrétaire Fernand Toullier et le vice-président Henri Françoise.
Les onze joueurs caennais :
En haut, De g. à d. : Vassel, Bourgeois, Délivré, Cossevin, Heuzé. Au milieu : Picard, Parat, A. Lesomptier. En bas : Vromet, E. Lesomptier, Jardin.

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A propos de Denis D.

Denis D.

Prof d'histoire-géo. Né à Avranches, il ne cède pas aux avances éhontées de Laval ni de Rennes et embrasse la cause malherbiste au mitan des années 80. Sa fibre lui reste définitivement chevillée au corps.

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