Supporter Masochiste de Caen

Cher Malherbe,

Pas plus tard que le week-end dernier, tandis que je m’emportais une énième fois après l’une de tes prestations, ma compagne me fit cette réflexion, entre ahurissement et scepticisme assumé : « ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi, alors même que tu sais que ça va être pourri, parce que ce n’est pas comme si ce n’était pas mauvais tous les week-ends, pourquoi tu continues à regarder! »

Alors autant te dire, Malherbe, que je lui ai d’emblée sorti une tirade sur la beauté du football, du scénario non écrit, de l’histoire qui ne se répète jamais, de l’inlassable foi du supporter en la réussite de son club, quand bien même maintes fois déçue, piétinée, éhontément mise en pièce en direct à la télé… Puis j’ai un peu réfléchi, pas beaucoup quand même, pour en arriver à me dire : « c’est vrai ça, pourquoi? »

Il faut quand même dire que pour quelques exploits, j’en ai vu des matches médiocres, des parties pitoyables et des scores humiliants. Qui d’autre qu’un supporter de Caen peut souffrir à l’idée d’un but à Lorient, d’une charnière Yahia-Adeoti ou d’un déplacement au stade Parsemain? Qui d’autre, je te le demande, peux croire au but de Bazile face au Paris Saint-Germain et à l’exploit qui se répète signé Ronny Rodelin?

Oui Malherbe, je continue à te suivre coûte que coûte. Depuis l’autre rive de la Méditerranée, là où tes couleurs n’ont de sens que floquées « Neymar Jr » (pas de bol) ou « Messi » (Comnebol), je les arbore vaillamment face au mépris des passants. Tes héros ne leur sont pas connus et n’existent que dans ma tronche d’inconnu, mais je trimbale, liquette au vent, ton petit panthéon sur le front de mer d’Oran.

Te suivre est éprouvant. C’est facile sur tes terres, au milieu des adeptes, de te rester fidèle malgré ta passion pour la défaite. Mais sais-tu ce qu’il en est de vouloir s’acharner, de dégoter un stream périmé, en avance de quitter le bureau, en toute confiance, puis de voir tous ces défis relevés au sel de Garande? Sache que ce n’est pas humain, qu’un maintien ne se joue pas à 37 points et que de fait, je t’aime chaque jour un peu moins. Il nous faut de l’émotion, cher Malherbe, avant que tu ne deviennes pour moi une vilaine habitude.

Enfin, c’est ce que je crois, parce que si tout à l’heure tu gagnes, alors tout sera oublié. Tout cet ennui, toute cette souffrance, tous ces tourments seront l’espace d’un instant effacés. Je pourrai exulter et j’entendrai ma compagne soupirer, entre joie et perplexité : « Ah ça y est, ton club a gagné! » C’est ainsi que je comprends ce que je suis, Malherbe, un Supporter Masochiste de Caen.

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Adepte du passement de genre (littéraire) comme des phrases de transition, c'est avec un solide jeu de mots qu'il tentera de vous emporter dans son esprit tourmenté d'exilé.