4 mars 2018

Frédéric Guilbert ira au mondial

Lorsque comme moi, tu t’y prends à la dernière minute pour prendre un abonnement à Malherbe la veille du premier match à domicile en plein mois d’août et que tu veux y mettre le moins cher possible, tu te retrouves exilé à droite de la tribune Borelli, à l’étage, à côté des (turbulents et désintéressés) minots. Bon cœur mauvaise fortune, cette place présente un double avantage :
  1. Je suis très peu entouré, les places autour de moi sont souvent désertes, ce qui me permet d’observer et de prendre des notes sur la mécanique du match tranquillement
  2. Je suis au première loge pour observer les performances du latéral taclant le plus en Europe (Premier League, Liga, Série A, Bundesliga, Ligue 1) et donc du plus spectaculaire des joueurs caennais : Fred Guilbert.
Sa ligne de stats parle pour lui. À fin février, il totalisait 122 tacles tentés, 71% de tacles réussis et 60 interceptions en ligue 1 !

Sur ce graphique, on remarquera que Mbengue est également très proche des stats de Guilbert. Quoi de plus logique de retrouver  ces joueurs lorsque le plan de jeu déployé est avant tout un plan de jeu défensif.

Car pendant que tout Paris s’enthousiasme avec les virgules de Neymar, les accélérations de Mbappé… les fans caennais, eux, se réjouissent des tacles glissés de Guilbert.

Chaque samedi soir, le tacle glissé façon Guilbert nous rappelle que le football est un art puisque ce geste technique s’adresse indubitablement à nos émotions, à notre for intérieur.

Lorsqu’il dépossède son adversaire en se couchant à terre avec une jambe tendue et avec son autre pied, se relève pour continuer à jouer, il exprime une forme de créativité esthétique avec un grand degré de spontanéité et de vivacité qui fait parcourir des frissons à tout D’Ornano.

 

Sa mobilité et sa coordination corporelle transportent le public vers des émotions positives alors que le stade caennais s’exprime le plus fréquemment par des émotions négatives souvent injustes. Juju Féret en parlerait mieux que moi.

 

Le tacle est beau mais également utile. Il faut combattre l’idée fausse qu’il est un aveu de faiblesse, que les bons défenseurs ne taclent jamais. Paolo Maldini se trompe :

 

Bien maîtrisé, c’est un acte positif qui peut créer de la valeur ajoutée et faire basculer un match en transformant une action défensive en une action offensive. Car la prise de risque de Fred Guilbert est souvent récompensée. Elle aboutit régulièrement en une interception hautement importante dans le plan de jeu caennais.

 

Avec son style de jeu direct et vertical à la récupération, Malherbe laisse l’initiative du jeu à son adversaire, se repositionne bas pour se laisser des espaces et contrer. Les joueurs caennais aiment profiter des premières secondes après un turnover car l’équipe adverse est en position de faiblesse. Celle-ci doit rapidement se replier et retrouver un équilibre. La manière de récupérer le ballon conditionne donc souvent la qualité du jeu offensif caennais puisque Caen réussira toujours mieux à apporter des situations dangereuses près du but adverse grâce à une transition rapide plutôt qu’avec un jeu de possession.

 

C’est pourquoi les tacles et interceptions de Guilbert sont des armes redoutables pour renverser la vapeur, pour muter d’une phase de récupération du ballon vers une phase d’attaque, pour transformer un temps faible en temps fort.

 

Les tacles et interceptions de Fred Guilbert revêtent également un intérêt psychologique. Individuellement lors du duel, il va prendre l’ascendant par un geste sévère mais juste. Collectivement, l’impact s’avère important car le momentum change de côté.

 

Pour toutes ces raisons, Fred Guilbert est un joueur rare et précieux au regard du plan de jeu institué par Patrice Garande. Il possède cette fameuse grinta que la galerie de d’Ornano adore et suit cette lignée malherbiste comme Kanté ou  Heurteaux avant lui.

Thomas Heurtaux : « Le tacle glissé est un geste technique ! »

Fred Guilbert, malicieux, se fait un malin plaisir à exceller dans ce domaine. Hélas, on a trop souvent constaté qu’un joueur caennais qui excelle est un futur ex joueur caennais. Le club compte beaucoup trop d’exemples et nous ne devons pas être naïf.

 

L’ancien bordelais partira pour plus grand et il le méritera car il démontre chaque semaine ses qualités de jaillissement pour défendre son couloir et lire ce que fait l’autre pour finalement le stopper. Un savoir-faire défensif indéniable qui laisse entrevoir une jolie carrière et pourquoi pas un futur en bleu. Hélas, Malherbe n’est sûrement pas le bon club pour espérer revêtir le maillot de l’équipe de France. Il manque beaucoup trop d’éléments à notre club pour offrir à un joueur une cape tricolore.

 

La visibilité offerte par le SMC à Fred Guilbert est insuffisante. Le plan de jeu caennais bride également cette visibilité car Fred Guilbert semble éloigné des standards actuels d’un latéral international. Il a encore beaucoup à prouver car son profil correspond plus à un latéral du XXème siècle et non du XXIème : le latéral moderne n’est plus un latéral défensif, c’est un attaquant.

 

Aujourd’hui, Didier Deschamps privilégie l’apport offensif à l’apport défensif d’un latéral ce qui est logique car la France est souvent confrontée à un adversaire qui défend bas et regroupé. Elle ne peut écarter aucun joueur dans son animation offensive afin de forcer le verrou et les latéraux ont alors oun rôle primordial à jouer. C’est pourquoi le sélectionneur français ne juge pas seulement les performances d’après les duels joués et gagnés mais aussi et surtout par la participation offensive. Depuis quinze ans, les entraîneurs pros n’hésitent d’ailleurs pas à reconvertir milieux et attaquants en latéraux. Le volume athlétique et la technique priment désormais au moment où il faut apporter une supériorité numérique. Les latéraux sont les nouveaux ailiers.

 

Attention je ne suis pas entrain de démontrer que Fred Guilbert ne dispose pas de ce qualités. J’expose simplement que l’identité de jeu caennaise ne permet pas de mettre en exergue ses potentielles qualités offensives. Ses qualités ne demandent d’ailleurs qu’à s’afficher notamment lorsque le système de jeu utilisé lui est plus favorable. Ce n’est pas un hasard si Fred Guilbert a pour le moment délivré deux passes décisives, toutes lorsque le système était un 1-3-5-2. Positionné plus haut, son apport offensif a été plus important.

On a pu observer que ses montées couloir droit sont moins nombreuses dans une défense à quatre pour deux raisons :
  1. Il minimise (peut-être un peu trop ?) sa prise de risque en évitant de monter à mauvais escient pour ne pas déséquilibrer son équipe. Sa prise de risque est donc très faible contrairement à ce que l’on observe côté gauche avec Bessat ou Mbengue
  2. La majorité des ballons joués sont joués côté gauche : là où joue Julien Féret.
Pour toutes ces raisons, il est entendu que Fred Guilbert devra quitter le club pour espérer davantage car Didier Deschamps n’est pas du genre à prendre des risques lorsqu’il doit finaliser sa liste de joueurs retenus. Ces choix de joueurs sont souvent rationnels, piochés dans les Top clubs du big five. Nous sommes très loin de l’ère Domenech, spécialiste des choix improbables mais justifiés comme avec le cas Chimbonda.

Avant une compétition, Domenech apportait beaucoup d’importance au choix des remplaçants car il voulait un groupe de 23 avec des rôles clarifiés. Son approche n’était pas idiote car pendant un mois, seuls douze à treize joueurs vont jouer sur vingt-trois. Dans ce cadre, les coiffeurs sont là pour aider les copains à être performants, leur égo doit être mis de côté au profit de l’intérêt collectif.

 

Didier Deschamps pourrait se laisser tenter. Fred Guilbert est un homme intelligent (ce n’est pas un hasard s’il est souvent interviewé à la sortie du match), il saura se fondre dans le moule et fera son maximum pour accompagner ses collègues à se surpasser. Même si son apport collectif n’a pas encore été suffisamment challengé, ses atouts défensifs plaident pour lui. De nos jours pour être joueur professionnel, ce qui compte aux yeux des recruteurs et entraîneurs c’est avoir un point fort. On peut avoir des points faibles, mais ne pas avoir de point fort est rédhibitoire.
Ce doux rêve peut devenir réalité. Au mois de novembre, Didier Deschamps a par ailleurs cassé ses codes et surpris son monde en sélectionnant Benjamin Pavard, latéral droit du VfB Stuttgart, montrant la pénurie de joueurs expérimentés à ce poste.
Alors pourquoi ne pas espérer une sélection de Fred Guilbert pour la prochaine coupe du monde en Russie ?
Moi j’ai décidé d’y croire. Et toi ?


 

 

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A propos de Stat Malherbe

Stat Malherbe

Fanalyste surcoté sublimant les zéro-zéro pour y voir de belles choses, comme pastis. Je suis un génuflecteur de la construction en u vers l'extérieur sans pénétration axiale du SMC. On me dit souvent que je suis pédant quand je m'excuse d'être pédant. Oui, parce que je parle comme un vieux avec des expressions de vieux alors que je suis né le même jour que Jean Calvé (qui a un prénom de vieux). Ma nouvelle passion est de calculer les expected poutres.

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