Gilles Sergent : « je pense qu’on a fait une immense connerie quand on a assis les supporters »

Le nouveau président du Stade Malherbe Caen a accepté de nous recevoir. Il s’est livré sur la passation de pouvoir avec Jean François Fortin, le mercato et surtout l’avenir du club.

Gilles Sergent, depuis le 17 mai dernier vous êtes président du Stade Malherbe Caen. Vous êtes au club depuis 2000, et pourtant on vous connaît assez peu. Comment pourriez-vous vous présenter ?

Le fait que je ne sois pas hyper visible auprès des fans est assez logique puisque au sein du directoire c’est le président qui agit et s’exprime, et c’est très bien comme ça. Après avoir été des années membre du directoire dans un trio Michel Besneville, Jean-François Fortin et moi, il y a quatre ans j’ai démissionné du directoire et suis resté président du conseil de surveillance avec les 12 ou 13 actionnaires, qui détiennent 80% du capital à égalité. C’est une vraie volonté contrairement à d’autres clubs qu’il n’y ait pas d’actionnaire prépondérant : il y a une forme d’égalité. Mais pour revenir à votre question, je suis un Ch’ti d’origine mais normand depuis très longtemps ! Je suis arrivé en Normandie à peu près à l’époque de Caen-Saragosse (rire), j’ai aussi souvenir d’un Caen-Le Havre dans les tôles ou j’étais si mal placé que je n’ai pas vu grand-chose du match, mais je me souviendrai du bruit et de l’ambiance toute ma vie. Enfin, je suis un entrepreneur et aussi j’ai été le DG de Guy Chambily : c’est surtout comme ça que je suis arrivé au Stade Malherbe en-dehors de ma passion pour le football.

 

Difficile de faire cette interview sans aborder l’épisode de la passation de pouvoir, qui a fait couler beaucoup d’encre. On a parlé de « putsch » alors que la passation s’est finalement faite dans les règles, comment l’avez-vous vécu ?

La façon dont cela a été orchestré sur les réseaux sociaux et via certains médias m’a laissé un énorme sentiment d’injustice. (Silence) C’est injuste, et tout a été fait pour « complexifier » une situation qui ne l’était pas, et en plus ça ne ressemble pas au Stade Malherbe. Je trouve ça dommage vis-à-vis de nous, et aussi vis-à-vis de Jean-François (Fortin). Combien de présidents ont eu une telle longévité à ce niveau ? Je trouve dommage que cela se soit passé comme ça. Mais pour les supporters, les salariés du club et pour le club, il était important que l’institution Stade Malherbe soit respectée.

Aujourd’hui ce qui m’intéresse c’est le présent et le futur. On a bossé d’arrache-pied pendant 3 mois et on est heureux d’être à 5 au directoire, de s’être reparti les rôles en fonction des compétences et des disponibilités. Je ne l’aurais pas fait tout seul.

 

Comment avez-vous vécu l’élan de soutien au président Fortin ?

Jean-François le mérite amplement. Rendez-vous compte, une présidence de 18 ans ! Vous remarquerez que lors du dernier match de la saison dernière contre le PSG je ne suis pas allé sur la pelouse : j’ai laissé Jean-François y aller avant et après match, voir les joueurs. Je trouve très bien que le public lui ait fait honneur, et j’ai envie de dire c’est le minimum pour ce qu’il a fait, et bénévolement en plus ! Il n’a jamais touché ni rémunération, ni indemnités comme c’est le cas dans de nombreux club de foot amateurs ou professionnels, on l’oublie trop souvent. C’était le cas hier au SM Caen et c’est encore le cas aujourd’hui.

 

A plusieurs reprises vous aviez expliqué ne pas avoir choisi le timing dans l’épisode de la passation de pouvoir, comment réorganise-t-on un club en si peu de temps ?

D’abord nous étions 5 au directoire, et puis le fait d’être impliqué dans la gouvernance du club depuis 18 ans ça fait des points d’entrée. Et puis il y a des équipes de qualité au club sur qui on a pu s’appuyer. On a additionné nos connaissances du monde du football et nos réseaux pour vite se fixer une ligne de conduite et choisir un cadre stratégique. Il fallait aller vite. Je ne vous cache pas qu’il y a eu des doutes, le choix du coach n’a pas été si facile que ça, même si Fabien (Mercadal) a été une évidence on se pose toujours des questions. Le mercato a été riche et aussi difficile : quand un joueur américain, d’origine polonaise, jouant à Chelsea, doit venir à Caen après un travail remarquable d’Alain Caveglia et ne vient pas, et bien vous prenez un coup sur la tête. Mais quand je vois le défenseur central qu’on a recruté derrière, quand je vois ce qu’il apporte sur et en-dehors du terrain, et bien je me dis que c’est une très bonne chose (rire). C’est clair qu’il a fallu aller vite mais sans jamais perdre de vue l’intérêt du club.

 

Dernièrement Patrice Garande s’est exprimé dans la presse (dans le magazine Foot-Normand) au sujet de joueurs qu’on lui a imposés, comme Peeters ou Crivelli. En aviez-vous connaissance ?

J’avais compris que depuis 1 an il y avait une rupture, entre d’un côté Alain (Caveglia) et Patrice (Garande) qui arrivaient très bien à travailler ensemble et de l’autre la direction générale du club (Xavier Gravelaine). Mais ce n’était pas que le choix des joueurs, c’était aussi entre les composantes internes du club, entre l’équipe pro et le centre de formation ! Ce qui est impensable pour un club avec l’ADN de Caen, un club qui investit 10% de son budget dans la formation. J’avais effectivement une vision de cette rupture mais elle était bien plus profonde que ce que je l’avais imaginé. Cela a été évidemment un axe majeur d’amélioration lorsqu’on a construit la nouvelle équipe : le coach et son staff, des gens avec une vraie sensibilité, tout comme le choix du directeur du centre de formation.

 

On se pose toujours la question de savoir si un club de foot est une entreprise comme les autres, selon vous est-ce le cas ?

C’est un thème assez classique que celui de l’association du coaching avec le monde l’entreprise mais je crois que votre question est plus large que cela. Il y a évidemment des similitudes et des divergences entre ces deux mondes, mais une entreprise classique n’est pas soumise à la même pression médiatique qu’un club de football professionnel. Quand on voit l’importance des réseaux sociaux et la pression des résultats, on sait très bien qu’un club sportif vit dans la pression du court terme. Une entreprise classique a plus de liberté de ce point de vue, mais surtout, à la différence du football, le monde de l’entreprise est moins sujet au paramètre « hasard » comme un fait de jeu, une décision arbitrale (rire), la VAR ou autre… pendant le match face à l’olympique Lyonnais j’étais assis à côté de Jean-Michel Aulas, et je peux vous assurer qu’on n’a pas vu le même match ! (rire) Mais c’est normal, difficile d’être objectif avec le paramètre passion. Enfin, oui, le Stade Malherbe est une entreprise : il y a la face visible de l’iceberg, avec le sportif mais il y a 170 salariés autour et ça il ne faut pas le perdre de vue.

Il y a donc un paramètre rentabilité ?

Moi, en tant que chef d’entreprise, je préfère parler de pérennité, parce que dans le fond c’est ça qui est important : la rentabilité elle ne sert qu’à ça ! Je n’ai pas envie que le Stade Malherbe connaisse ce qu’a vécu le Mans. Ce serait le pire du pire, car il ne faut pas perdre de vue que cela peut arriver. Mon rêve de président c’est de pérenniser le club en Ligue 1, et en cela le Stade Malherbe club et le Stade Malherbe entreprise sont forcément liés.

 

Le mercato s’est terminé avec le départ de nombreux cadres mais aussi avec l’arrivée de joueurs d’expérience : Fajr, Oniangue, Baysse, Beauvue, etc. Etait-ce une volonté de miser sur des joueurs revanchards cette saison ?

C’était inscrit dans le marbre le départ de tous ces cadres, on en avait parlé en fin de saison avec Patrice et on savait qu’on allait aborder ce mercato dans cette situation. Mais oui, c’était une volonté de miser sur des joueurs motivés et qui avaient envie de venir à Malherbe. Prenez Fabien Mercadal, il voulait venir, c’était une progression pour lui. On aurait pu prendre un entraîneur plus « connu » mais est-ce que c’était intéressant pour le club ? Je ne pense pas. Fayçal c’est un retour à la maison, il a un vrai cœur rouge et bleu, et puis il a bien grandi (rire) ! Son début de saison le démontre, il est présent et performant, y compris dans le registre défensif. Prince, c’est aussi une belle histoire, c’est surtout un vrai capitaine. Paul Baysse, je l’ai accueilli personnellement à son arrivée à l’aéroport de Carpiquet, pour la petite histoire on avait perdu sa valise (rire), je me suis dit ça commence bien ! C’est un vrai monsieur. Claudio c’est aussi une super pioche, Casimir aussi. Tout ça grâce au travail des équipes en amont et à l’analyse des manques de la saison dernière.

 

La nouvelle donne en terme de droits TV à partir de 2020 peut-elle permettre au club de franchir un palier au niveau budget en cas de maintien dans l’élite ?

Bien évidemment, je rappellerais que nos objectifs c’est d’atteindre les 40 millions d’euros de budget sans l’apport des droits télé. Mais l’enjeu le plus important ça va être la répartition de ces droits (rire), ça nous promet de très belles discussions entre présidents de L1 et L2. Car ce qui est en jeu c’est la compétitivité du championnat, et donc une répartition égalitaire serait à mon sens préférable. Si on veut que le PSG, l’OL ou l’OM soient performants en Europe, il faut qu’ils jouent contre des clubs de qualité en championnat. Bien sûr, je ne suis pas certain que les présidents de ces clubs aient le même discours, mais je reste persuadé qu’un club ne peut grandir seul et espérer briller seul, c’est illusoire.

 

En terme de football, quel est votre plus beau souvenir ? Et votre pire souvenir ?

Comme je vous l’ai dit je suis originaire du nord, donc j’ai une sensibilité envers le Racing Club de Lens. J’ai d’ailleurs souvenir d’un match extraordinaire de coupe de France entre Caen et Lens, si mes souvenirs sont exacts ça avait fait 4 à 3 [note de wam : 5 à 4]. Après il y a surtout une saison clé, celle de 2004-2005 entre la finale de coupe de la Ligue, cette deuxième partie de saison de folie, ces victoires à l’extérieur dans un finish de dingue. On avait déjà pris la décision avec les membres du directoire que quoi qu’il arrive, Patrick Remy ne serait pas prolongé. Toute cette émulation autour de la finale, cette ferveur populaire… On perd cette finale, mais malgré tout cela reste un souvenir extraordinaire. Et puis on perd le match à Istres, (silence) c’est difficilement explicable, la douche froide après cette fin de saison complètement folle, on perd presque le match le plus facile. On descend, en parallèle Franck (Dumas) refuse de devenir coach…voilà c’est aussi ça le football. Des émotions, positives ou négatives mais au moins on se sent vivre.

J’ai aussi des souvenirs de ma première année au club avec Guy Chambily président… (silence) Certains parlent d’une relation père-fils entre Guy Chambily et moi et c’est clair que j’ai beaucoup appris. A l’époque, on nous dit partout qu’on avait fait un recrutement de folie, et au final on se sauve à la dernière journée [ndw : l’avant-dernière] contre Angers 4-0. On finit 17ème (silence), croyez-moi c’est très constructeur d’un point de vue personnel et surtout ça prouve que mettre l’argent sur la table ne fait pas tout.

 

On en parle de plus en plus, l’ouverture du capital aux supporters c’est pour quand et qu’est-ce que ça va apporter ?

C’est effectivement un des axes sur lesquels on travaille, pour asseoir l’assise financière du club. Cela passera aussi par les partenaires avec l’ouverture du « groupe des 50 » : on essaiera un « groupe des 100 ». Mais surtout on ne veut pas se précipiter, on va aller voir ce qui s’est passé du côté de Guingamp, on va voir ce qui a marché et pourquoi, puis essayer de voir si c’est adaptable sur le territoire normand. On n’est pas pressé, on avance dans la réflexion. Et on le lancera quand on sera sûrs.

 

Gilles, où en est le projet de statue de Nicolas Seube ?

Je vais vous dire je n’y suis pas favorable. Parce que j’associe à statue l’idée de fin de carrière, or Nicolas n’en est qu’au début. Je ne sais pas comment son histoire future va s’écrire, mais aujourd’hui je n’ai que des échos positifs et j’ai énormément de respect pour tout ce qu’il a apporté au club, aussi bien en tant que joueur qu’en tant qu’homme. Je ne peux qu’espérer que son histoire d’amour avec le SM Caen ne fait que commencer (rire).

 

On parle de plus en plus du retour des tribunes « debout » dans les stades, d’Ornano sera-t-il concerné ?

Alors là je vais mouiller le maillot pour vous répondre : je pense qu’on a fait une immense connerie quand on a assis les supporters. En plus, c’est du foutage de gueule car je ne vois pas beaucoup de supporters qui sont assis en tribune Borrelli ! Après, en tant que président il faut examiner tous les aspects et notamment celui de la sécurité, évidemment. Donc oui on y pense mais surtout on y travaille. C’est comme les fumigènes, j’ai beau en tant que passionné trouver ça « fun », il n’en reste pas moins que l’an dernier c’est 24 incidents majeurs, donc il faudra trouver d’autres moyens alternatifs pour faire vivre la tribune.

 

Justement, on sait qu’il existe des fumigènes sans chaleur, pensez-vous que le club et les supporters peuvent s’entendre pour faire vivre le stade tout en respectant un cadre de sécurité ?

Je ne suis pas compétent concernant ces engins, mais je vais me renseigner (rire) ! Evidemment, une des premières choses que j’ai faites c’est de rencontrer le MNK, Christophe et son équipe. Je trouve que le club peut être fier d’avoir un groupe comme le MNK, quand on voit l’ambiance contre Lyon, c’était magique. On œuvre pour que le prix des places en populaire reste au même niveau, on est dans les plus bas de France et c’est bien comme ça. Parce qu’on souhaite une arène bien remplie et que le 12ème homme ce n’est pas qu’une expression, c’est une réalité. Fabien le dit, les joueurs le sentent et lorsque l’équipe récupère un ballon haut, le stade pousse et c’est hyper positif. Mais oui, il faut qu’on construise ensemble : bien évidemment le MNK reste indépendant, mais tout cela s’inscrit dans un cadre plus large. Faire évoluer l’ambiance, les buvettes, les animations d’avant-match, le parvis du stade… Le but c’est que le stade soit plein 30 minutes avant le coup d’envoi, pour le faire vivre. C’est un lieu de vie exceptionnel et il faut l’optimiser, c’est comme ça que doit grandir le club.

Né en 1986 de la rencontre entre une goutte de sueur de Fabrice Divert et le regard de Pierre Mankowski, il voue sa vie à tenter de faire classer le SM Caen au patrimoine mondial de l’Humanité. Intervieweur acharné, il traque et questionne les anciens porteurs du maillot rouge et bleu afin d’entretenir leurs voix dans le Panthéon Malherbiste.