30 juillet 2018

Une saison en enfer : l’exercice du pouvoir au Stade Malherbe


On ne change pas une équipe qui se maintient, on prend les mêmes et on recommence. Tel pourrait être l’adage du Stade Malherbe ces dernières années. Le club se caractérisait par une stabilité casanière mais rassurante : Jean-François Fortin présidait le club depuis 2002, Patrice Garande l’entrainait depuis 2012. Autant dire une éternité dans le domaine du football pro. Alors que le club devait se maintenir tranquillement la saison a basculé en un chaotique remake de Game of Thrones où l’on s’étripe à la mode de Caen. Retour sur une histoire de pouvoir, qui se prend, se partage et se perd.

Prologue : « Une chose qui plaît n’est jamais assurée »*

Il existe plusieurs modèles de gouvernance d’un club de football professionnel. Dans le premier, celui qui paie dirige. C’est le modèle lyonnais où le propriétaire est le président. Dans un deuxième modèle, le propriétaire – personne physique ou morale – délègue la présidence. Et puis il y a le Stade Malherbe. Le club n’appartient pas à une personne mais plusieurs acteurs économiques locaux. Il faut bien mettre en place un président mais le pouvoir est exercé par un directoire sous le contrôle d’un conseil de surveillance. Ce modèle de gouvernance assure la collégialité mais peut ralentir la prise de décisions.

Acte 1:  « Tes desseins n’ont pas naissance qu’on en voit déjà le bout »

Depuis 2002, bon an mal an, la présidence de Fortin se passe pour le mieux ou presque. Les actionnaires s’appuient sur lui quand ça va mal et le contestent parfois avec raison (son entêtement avec Dumas, son amitié avec Labrune) mais aucun n’envisage d’accéder à la présidence. Il faut dire que la question de la succession n’a jamais été abordée et que personne n’a déjà été désigné comme le futur président le moment où Fortin devra raccrocher. Depuis quelques temps, des actionnaires nourrissent du ressentiment. Pendant longtemps le club a pataugé dans un amateurisme dangereux au plus haut niveau : communication faiblarde, absence de stratégie commerciale et même de projet sur le long terme. Pour remédier à cela, sans grande concertation, Jean-François Fortin recrute Xavier Gravelaine au poste de directeur général. Il sera assisté de Patrice Parmentier – homme de médias – à la communication et de Pierre Cormier (ex Jeux Equestres Mondiaux et 24 heures du Mans) au secteur marketing et commercial. Le stade est rénové, la politique tarifaire et les offres hospitalités repensées, l’identité graphique renouvelée. La communication, notamment sur les médias sociaux, n’a plus rien à voir avec la direction précédente. Pour améliorer ainsi le club, Gravelaine et ses hommes ont bousculé les habitudes d’un club ronronnant où des actionnaires se verraient bien assumer une fonction exécutive maintenant que tout fonctionne pour le mieux. À la fin de l’année 2017, Pierre Cormier – le directeur commercial du club – est laché par Fortin sous pression d’un actionnaire (Jacky Rihouet) qui en rallie d’autres à lui. L’éviction d’un cadre auquel était attaché Gravelaine est vécue comme une attaque d’autant plus que le bilan de Cormier est positif. En effet, les tribunes sont bien pleines alors même que les résultats sportifs sont mitigés. Des proches de Fortin considèrent cette éviction comme une attaque à l’autorité du Président. Et si Gravelaine était le suivant. Et si Fortin sautait après ? C’est le début de l’épisode des Putschistes. Le départ de Pierre Cormier, incompréhensible en interne, est rendu public par Ouest-France le 6 février. Guillaume Lainé écrit :

« Sous l’impulsion de certains actionnaires importants du SM Caen, une majorité au conseil de surveillance a été obtenue pour que le directoire présidé par Jean-François Fortin valide cette décision. Un épisode qui souligne les luttes d’influence et manoeuvres internes qui s’exercent dans les organes de direction du club normand. Des conséquences futures sont possibles au niveau du sommet de l’organigramme« .

Les noms de Jacky Rihouet, Gilles Sergent et François Maurey apparaissent dans les médias. Plus tard dans l’Equipe on lira que Rihouet a voulu « apprendre le métier » à Cormier qui estimait n’avoir de compte à rendre qu’à Fortin et Gravelaine. Il se dit aussi qu’à la tête d’Interpsort, Jacky Rihouet aurait en tête quelques synergies pour développer le secteur commercial du club et la boutique. Pendant ce temps, sur Twitter, Mohamed Toubache-Ter distille ici et là des tweets pour informer de l’évolution de la situation.

Le 8 février, Sergent réplique :

« J’ai lu avec surprise les différents articles sortis. Jacky Rihouet et moi-même avons clairement exprimé le fait qu’il n’y avait aucune volonté d’un changement de président du directoire. Je démens formellement toute idée de remise en cause de la direction du club. Je ne sais pas qui fait courir ça, et à qui ça profite. »

Ça s’agite en coulisses et le conseil du 13 février qui aurait pu sceller le sort de Gravelaine et Fortin est finalement reporté. Jean-François Fortin bénéfice d’une large adhésion. Des supporters, personnalités et partenaires témoignent de leur confiance au président dans une lettre ouverte qui ne sera finalement jamais dévoilée. Le 9 février, Xavier Gravelaine monte au créneau dans une interview accordée à l’Equipe :

«Comment peut-on être aussi irrespectueux avec un homme qui a autant donné pour ce club, qui l’a sauvé parfois ?»

Manque de discernement? Erreur stratégique? Conviction que l’opposition s’atténuera? Le 11 février Jean-François Fortin prend Gravelaine à contre-pied est s’exprime pour la première fois lors d’un déplacement du SMC à Guingamp :

« Je peux vous assurer qu’il n’y a aucun « putsch » au SM Caen. J’ai eu Jacky Rihouet au téléphone récemment, il peut y avoir des divergences d’opinions dans une société, mais de la à parler de « putsch », il n’y en a aucun. Tout se passe bien au Stade Malherbe. Il y a des avis différents, mais c’est comme ça dans chaque société, je dirige une entreprise dont la stratégie est bonne. Sur le plan financier, footballistique, le club est en bonne santé. Forcément, un club de Ligue 1 qui marche bien, c’est plus séduisant qu’un autre qui descend en Ligue 2, mais sauf événement qui n’existe pas aujourd’hui, il n’y a pas de problèmes au SM Caen. »

Plus tard, il confiera qu’il n’était dupe de rien mais qu’il cherchait à apaiser les choses : « je mens dans l’intérêt du club ». Pendant ce temps là Jacky Rihouet recrute le remplaçant de Pierre Cormier. Frédéric Fourrier vient de Lagardère. Il a quelques compétences marketing mais de nombreux observateurs lui trouvent un profil junior pour un poste dont il n’a aucune experience. Il se dit que Fabrice Devillers, ancien directeur commercial du Stade Rennais aurait été approché mais ce dernier aurait décliné, surpris que l’entretien d’embauche soit mené par un actionnaire et non Fortin ou Gravelaine.

En mars, semblant reprendre la main, associé à Pierre-Antoine Capton, Jean-François Fortin envisage une sortie la tête haute et les poches pleines pour les actionnaires dissidents. Il faut aller vite car la préparation de la saison à venir est déjà compromise. Alors les hommes s’entendent sur le fait qu’ils ne peuvent s’entendre. Capton rachèterait les parts de Rihouet et Sergent, Fortin sortirait renforcé pour mener à terme son projet 2020. Pendant ce temps, le nom de Mauray, menacé par la justice depuis quelques temps déjà, sort de l’équation. On évoque une valorisation des parts à 6 millions d’euros. Le 4 avril, Frédéric Fourrier démissionne. Même s’il est arrivé dans un contexte défavorable, cela reste une pierre dans le jardin de Rihouet qui se fait plus discret. Sa volonté de mettre la main sur les activités commerciales du club auraient été mal perçues par inter sport mais aussi par l’équipementier Umbro.

Acte 2 : « Il n’est rien ici-bas d’éternelle durée »

Le 23 avril d’autres actionnaires historiques entrent dans la danse et dénoncent une OPA hostile sur le club.

« Ce schéma, nous ne pouvons pas le concevoir. L’esprit du club est menacé, son ADN remis en cause. Le Stade Malherbe est à la croisée des chemins : soit il est vendu comme un produit financier à un actionnaire unique dont le projet reste flou pour garantir la pérennité du club et court et moyen terme, soit il poursuit son chemin, qui est celui que nous défendons et que nous défendrons. »

 

Capton reste discret. Il ne souhaite pas monter au créneau avant d’avoir l’assurance que le club sera maintenu. Le 23 avril il s’exprime sur son compte twitter :

Jean-François Fortin sort affaibli du conseil de surveillance. Ce qui était au départ un rachat des parts d’opposants se transforme en augmentation de capital du club, rejetée par une majorité d’actionnaires. Bref, un retour au calme ? Pour Sergent :

« Un cinquième membre a été élu au directoire, Jean-Marie Piranda (ancien DG du groupe Frial). Le club se renforce pour l’avenir, avec une organisation confirmée. Il est apaisé. On a travaillé en interne sur le mode de fonctionnement, on a bien échangé. Le ciel est bleu, la mer est calme ! »

Capton, pourtant de Deauville-Trouville, ne serait pas assez Normand et tout juste arrivé. À ce moment, la majorité d’actionnaires dissidents espère encadrer Jean-François Fortin. Il s’agit alors de le laisser Président avec une liberté d’action contrainte. On lui reproche d’avoir fait cavalier seul sur des décisions importantes (recrutement de Gravelaine au poste de DG par exemple) et d’exercer le pouvoir sans collégialité. De son côté, Fortin s’est retrouvé plus d’une fois au front, en mettant la main au portefeuille (pour équilibrer les comptes du club) ou dans le cambouis (l’épisode du match contre Nîmes). Ainsi estime t-il que c’est plutôt dans le pot de confiture que ses opposants veulent mettre leurs mains. Surement pense t-il qu’après avoir enduré les désagréments de la fonction, il peut au moins profiter des bons côtés : avoir le dernier mot et mener à bien son projet plutôt concluant jusque là.

À l’issue du match nul contre Toulouse (0-0 le 25 avril), une rumeur agite les espaces presse du stade. Fortin et Gravelaine vont s’exprimer. Vont-ils annoncer qu’ils quittent le club ? Finalement seul Fortin prend la parole. Il tire le bilan de sa présidence et joue son va-tout en convoquant une AG. Il faudra trancher : soit avec et derrière lui, soit contre lui mais plus personne ne pourra se cacher. Si on veut sa place, il faudra bien que quelqu’un sorte du bois… Il ne sera pas un président homme de paille, alors que ceux qui souhaitent exercer le pouvoir le prennent donc:

« Demeurer président dans un système qui ne me convient pas et auquel je ne crois pas, cela va sûrement faciliter ma réflexion ».

Les deux camps apparaissent irréconciliables. Mais Fortin ne démissionnera pas, il faudra le démettre. Fin avril, il peut compter sur de nombreux alliés : les salariés du club se sont exprimés en sa faveur, l’association également, tout comme les anciens du clubs et les supporters qui entonnent des chants de soutien lors des matchs.

Acte 3 : « Un déplaisir extrême est toujours à la fin d’un extrême plaisir »

Il n’est plus question de maintenir Fortin. Comme l’écrit le journaliste Guillaume Lainé,

« Dans le camp adverse, le coup est parti trop loin pour rebrousser chemin. Un plan alternatif a été mis en branle avec de nouveaux conseillers sportifs et financiers, un nouvel organigramme…« 

Jusque là, le projet des actionnaires majoritaires était « on dégage Fortin et on verra bien après ». Justement, il s’agit de voir car c’est un club sans prétendant Président ni projet qui se profile alors que si la saison n’est pas terminée, la préparation de la suivante est déjà bien négligée. S’il semble clair qu’une majorité d’actionnaires ne veut plus de Fortin, qu’ont-ils à proposer ? Quel est le projet? Les supporters s’inquiètent. Celui de Fortin mise sur une structuration du club en finançant notamment un centre d’entrainement pour les pros. Dans l’autre camp, on miserait plutôt sur le sportif. Dans les deux camps, le départ de Garande semble acté mais personne ne peut communiquer sur cela au risque de déstabiliser l’équipe en souffrance au classement. Ici et là est évoquée une ouverture du capital au grand public sur le modèle de Guingamp. Sans autre précision ni travail de fond, la mesure apparait gadget pour séduire les supporters. Début mai, Jean-Luc Pignol, le président de l’association SMC invite les deux camps à présenter leur projet avant le match contre Monaco. Si tout le monde s’accorde sur le principe, la date pause problème. D’un côté, Capton est toujours réticent à prendre la parole avant que le maintien ne soit assuré. De l’autre côté, le projet n’est pas ficelé et il faut gagner du temps. Pourtant le 3 mai, neuf actionnaires du club signent un communiqué de presse annonçant la présentation d’un projet ambitieux. Le groupe des neufs actionnaires prend de court le clan Fortin en annonçant dévoiler leur projet le 16 mai, la veille de l’AG qui décidera de l’avenir de la gouvernance du club. Sofinormandie (Crédit Agricole) plutôt neutre dans les débats de gouvernance a choisi son camp, celui des futurs vainqueurs.

Le 14 mai, Pierre Esnée est élu nouveau président du conseil de surveillance du SMC. Président du groupe « SMC10 » il détient 80% des voix qui déterminera l’avenir du club à l’AG à venir. Le 15 mai : qui pour succéder à Fortin ? Piranda, intronisé il y a peu ? Rihouet qui s’est fait plus discret? Le jeudi 17 mai c’est Gilles Sergent qui succède à Fortin. Ému, ce dernier bénéficie d’une haie d’honneurs de salariés du club et des jeunes du centre de formation. Sur le parvis, Laurent Buisson, un actionnaire minoritaire, s’exprime sans retenu.

Epilogue: « Ne te lasse donc plus d’inutiles complaintes mais songe à l’avenir »

Le club s’est finalement maintenu. Patrice Garande, au destin scellé, fera preuve d’une certaine élégance en faisant allégeance à l’ex Président Fortin. Le club sauvé, la nouvelle équipe annonce enfin un projet le 21 mai avec une gouvernance collégiale ré-affirmée (ici quelques sons). La valse commence. Celle des entraineurs : Mercadal succède à Garande. Celle des sponsors maillots. Comme un pied de nez, Isigny Sainte Mère et Biostime remplacent leur concurrent Campagne de France sur la face du maillot tandis qu’apparaissent Intersport (Rihouet) et Tahalazur (Esnée). Arnaud Tanguy est recruté comme directeur général du club. Il exerçait une fonction similaire au Havre. Son arrivée implique nécessairement le départ de Gravelaine encore sous contrat avec le club. Jean-François Fortin et Pierre-Antoine Capton sont toujours actionnaires mais ne figurent ni au directoire, ni au conseil de surveillance. En mode tweet allégorique, Capton balance un gif d’un gars qui se barre avec la caisse et finit par se vautrer. Au delà, l’effectif pro a été renouvelé, le secteur amateur chamboulé et le staff administratif, qui avait marqué son soutien à Gravelaine et Fortin, va devoir suivre une nouvelle équipe dirigeante inexpérimentée. Tabula Rasa. Mais il y a plus dur que de prendre le pouvoir, c’est de l’exercer.  Il faudra faire mieux, sinon à quoi bon ?**

*les titres sont des citations de François de Malherbe
** l’article n’engage pas l’ensemble de la rédaction de WAM et ne reflète que l’opinion de son auteur

 

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A propos de Jules Tralande

Jules Tralande

programmateur musical incompris, papa de la section Kids. Carte d'abonné en Pop B et au Jean Patouche.

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