11 avril 2018

82 Jours – The Fucking Disgrace (1er jour)

Mardi 9 novembre 1999 – samedi 29 janvier 2000

Premier jour

Je le vois depuis l’autoroute. A travers le pare-brise. Mon agent à l’avant. Londres est pas loin mais ce n’est pas Londres. Est-ce qu’on arrive bientôt ? demande Alain au taxi. Mal foutu, entre un cimetière et un hôpital. Remarques, pas besoin de pompes funèbres. Le taxi m’interroge sur David Ginola. Les projecteurs et les tribunes, les doigts et les poings levés, la violence. Le voilà, dit le taxi. Le voilà. A côté du cimetière. A travers le pare-brise…

Plein de haine, cet endroit, plein de haine ; plein de colère, cet endroit, plein de colère…

Vicarage Road, Watford, Watford, Watford.

Plein de haine, cet endroit, plein de haine ; plein de colère, éclaboussé par leur morve…

Mais pas aujourd’hui ; mardi 9 novembre 1999…

Neil Cox, Michel Ngonge, Dominic Foley…

J’en connais aucun. Mais aujourd’hui ce sont mes nouveaux coéquipiers.

Hiver 1987. J’ai 19 ans. Je me galère. Il y en a que pour eux. Didier et Marcel sont déjà dans l’équipe d’en face. Opposition ce matin face à la première. Michel Der Zakarian, Antoine Kombouaré, Jean-Michel Ferri, Jorge Luis Burruchaga. Ca va pas être simple encore. Mais je ne vais pas lâcher. Je vais leur montrer.

Dix minutes avant le coup d’envoi, lorsque tu arrives à la sortie du vestiaires, vêtu de ton maillot à manches courtes, à bandes verticales jaunes et vertes, de ton short jaune, de tes chaussettes jaunes et vertes, un torrent de grêlons s’abat pendant dix minutes sur le terrain. Tu es impatient d’y aller. Foutrement impatient…

Neige fondue sur ton visage, glace sous les pieds et le froid dans tes os. Une passe imprécise à hauteur de leur point de penalty et un sprint dans la boue, tes yeux sur la balle et ton esprit sur un but.

Marcel est là, ton esprit toujours sur ce but, son pied sur la balle…

Contré…

« Xavier, ton angle de course n’est pas bon »

Coco, sa voix, cette phrase je l’ai entendu mille fois.

« La passe est bonne ; c’est ta responsabilité d’être dans le mouvement avec le bon tempo »

Suaudeau, Denoueix, même philosophie, même rengaine.

« Et pourquoi tu la contrôles ? On joue sans contrôle à Nantes »

Rugissement et sifflet. Silence et extinction des feux.

Je ne réussirai pas à la Jonelière, c’est écrit.

« Gravelaine, si tu continues comme ça, je vais t’envoyer au fin fond du Béarn à l’intersaison ! »

Tu cesses d’avancer. Tu te retournes. Ta bouche est ouverte. Tes yeux dilatés. Des larmes coulent sur ta joue, avec la sueur et tu te mords, mords, mords l’intérieur de la bouche pour étouffer les hurlements, repousser la colère…

Un par un, tes coéquipiers partiront. Les ordures tourbillonneront sur le terrain. La neige et la nuit tomberont, le sol durcira et le monde oubliera…

Le Béarn…

T’abandonnera, allongé sur le dos près du point de pénalty, un zombie…

Didier Deschamps se penche, la langue dans ton oreille, et murmure : « Comment vas-tu faire, Xavier ? Comment vas-tu faire ? »

La pelouse puis le vestiaire…

Odeur de sueur. Odeur de larmes. Odeur d’Algipan. Tu as envie de sentir cette odeur à la Beaujoire.

Mais personne ne te donnera cette chance. En tout cas pas tout de suite.

Le Béarn…

La pire journée de ta vie.

Sortie de Londres, le Hertfordshire, le nord. Les courbes. Les carrefours. Le croisement de Waterfields Way. Exchange Road. Vicarage Road. Le cimetière à droite et le portail. Le parking de la tribune nord. Pas de place de stationnement. Pas d’emplacement réservé. Les journalistes. Les caméras et les projecteurs. Les supporters. Les carnets d’autographes et les stylos. J’ouvre la portière. Pluie sur mes cheveux. Cimetière derrière nous. Le terrain devant nous. Tribunes et projecteurs. Je traverse le parking. Trous et flaques d’eau. Les journalistes. Les caméras et les projecteurs. Les supporters.

Cheveux noirs et peau blanche. Yeux rouges et dents affutés…

« Vous êtes en retard, nom de Dieu », crie-t-il. Index braqué sur mon visage.

Je regarde les journalistes. Les caméras et les projecteurs. Les supporters. Les carnets d’autographes et les stylos. Pluie sur mes cheveux. Sur tous les visages…

Mon visage resplendissant et bronzé, leurs visages pâles et ternes…

L’escalier et la porte. A l’abri de la pluie et à l’abri des journalistes. Des caméras et des projecteurs. Des supporters. Des carnets d’autographes et des stylos. Le hall d’entrée du club. Les réceptionnistes et les secrétaires. Les photos aux murs. Les trophées dans les vitrines. Les fantômes de Vicarage Road.

Le long du couloir. Devant les photos. L’angle du couloir. Puis un coude. Graham Taylor, entraineur de Watford, ancien sélectionneur des Three Lions…

Je tends la main. Je lui adresse un clin d’œil. « Hello Graham

  • Bonjour, monsieur Gravelaine », répond-il sans me serrer la main.
  • Tout le monde vous attend »

Pour la présentation devant les médias, on a laissé une tenue de match à mon intention ; maillot jaune, short rouge, chaussette rouge à bandes horizontales jaunes. J’enfile le maillot seulement. Dans la réception et dehors sous la pluie. Le parking. Les caméras et les projecteurs. Les carnets d’autographes et les stylos. Je pose parmi les trous et les flaques.

Les journalistes m’interpellent. Les supporteurs m’acclament.

“I want my XavGrav ! I want my XavGrav ! Hohoho », ils hurlent.

Les flashes des appareils photo lancent des éclairs.

« Bonjour les gars », je crie…

Ils ont les cheveux gras, ils puent la bière.

Watford, putain. Chez les rosbeef. Moi. Cet endroit pue la pisse. Après Paris. Les enculés.

Philippe Bergeroo. Un basque pas un béarnais. Laurent Perpère. un nom prédestiné pour couler le PSG. Un énarque président de club.

Putain. J’en ai rien à faire d’eux. Je les emmerde.

Je fais la tournée pour les journalistes. Pour les caméras et les projecteurs. Pour les supporters. Pour les carnets d’autographes et les stylos. Une poignée de main par-ci, un mot de présentation par là. Rien de plus. Tiens ta langue, Xavier. Tiens ta langue. Regarde et apprends. Regarde et attends…

La tournée terminée, je m’écarte. Le soleil apparaît, mais la pluie reste. Pas d’arc-en-ciel aujourd’hui. Pas ici. Mains sur mes hanches. Pluie sur mon visage. Soleil sur man nuque. Les nuages vont vite, par ici. Parmi les trous et les flaques, sous la pluie et le soleil…

Un jeune garçon avec un ballon. Un jeune garçon avec un rêve.

25 février 1989.

C’est pas le Béarn ici. C’est le Pays-Basque.

Aguiléra. Pas de rugby ce soir. En tout cas pas sur le terrain. Serge Blanco est dans les tribunes. Ils sont 10 000 dans les tribunes.

32èmede finale de coupe de France. Tout Pau s’est déplacé.

Cette soirée, c’est la nôtre.

Carlos, Gilles, Hermann, Ahmed, Hervé, Joël, Georges, Kader, Philippe, Hervé, Patrick, Fernand.

Mes potes, mes guerriers. Un mélange de pros et d’amateurs.

Ils sont plusieurs à faire les trois huit pendant qu’on s’entraine.

Ca m’a appris l’humilité. Et surtout je me suis refait la cerise.

Je bosse comme jamais sur le terrain.

Un jeune garçon avec un ballon. Un jeune garçon avec un rêve.

A la Jonelière, je vais leur montrer.

En attendant, c’est une guerre qui se prépare.

En face, Huard, Sauzée, Eyraud, Papin. C’est pas encore le grand Marseille mais c’est pas dégueulasse.

Une troisième div contre le premier de première division.

Tout un peuple est derrière nous.

Papin, Allofs, Allofs, Allofs.

On se fait écraser. Quatre à rien.

Papin qui chambre.

Ma main gauche me démange.

Retiens toi Xavier, retiens toi.

Le tunnel. Le vestiaire. Un coude. Coco. Coco est là. Il était là.

 

On me fait visiter les lieux, moi, mon agent et les journalistes. D’autres couloirs. D’autres coins. Les salons et les loges. Les suites et les clubs. Les salles de soins et les vestiaires. Puis on me conduit sur le terrain…

On me plante au milieu du rond central…

Vert des brins d’herbe. Blanc des lignes de craie…

Mes bras levés, une écharpe dans les mains…

Je hais cet endroit, cet endroit de colère.

Ce couloir. Ce coin. Le couloir suivant. Le coin suivant. Le bureau. La table de travail. Le fauteuil vide. Le bureau d’Elton. La table d’Elton. Le fauteuil d’Elton. Quatre murs avec une porte mais pas de fenêtre, quatre murs entre lesquels il a poli I’m still Standing.

Sa secrétaire se tient dans l’encadrement de la porte. « Sir Elthon vient vous saluer ».

Elton John entre. En costume violet évidemment. Un bel homme. La classe. « Vous êtes le nouveau joueur français ? dans un français impeccable.

  • Oui, Sir
  • J’adore la France et je déteste la France. La mort de Diana a été un crève-cœur pour moi.

Le pont de l’Alma. Allégorie. Accélération, petit pont, poteau. Retiens toi Xavier, retiens toi.

  • J’espère que vous ne roulez pas en Mercedes ? il me demande
  • Non, Sir je réponds, avec la paye que vous me donnez, je vais rouler en Smart ! »

Le paysage change. La souffrance reste. Les cartons. Les déménagements. Les appartements.

Pau, Saint-Seurin, Laval.

La Beaujoire te résiste.

Tu as peur, peur de tes rêves ; tes rêves, qui étaient naguère tes amis, tes meilleurs amis, sont maintenant tes ennemis…

C’est là qu’ils se trouvent, dans tes rêves. C’est là qu’ils se jettent sur toi…

Marcel, Didier sont déjà haut.

Maintenant tu as peur. Maintenant tu fuis…

Tours de terrain. Trente fois. Sept jours par semaine à partir de neuf heures du matin. Tu cours. Tu cours après le temps.

L’espace et le temps. Coco répétait ça tout le temps.

Tu es terrifié. Tu as peur…

Peur des ombres. Des silhouettes sans visage. Sans nom…

Tu as peur de l’avenir. De ton avenir. Pas d’avenir.

Le téléphone sonne.

« Bonjour Xavier, c’est Daniel Jeandupeux »

Tu n’as plus peur.

 

 

Largement inspiré du très bon livre 44 jours, The Damned United. Un must read de la culture foot à retrouver ici.

Retrouvez wam l’émission du 6 avril avec comme invité exceptionnel Xavier Gravelaine où l’on retrouve plein d’anecdotes sur la carrière de notre joueur du siècle :

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A propos de Stat Malherbe

Stat Malherbe

Fanalyste surcoté sublimant les zéro-zéro pour y voir de belles choses, comme pastis. Je suis un génuflecteur de la construction en u vers l'extérieur sans pénétration axiale du SMC. On me dit souvent que je suis pédant quand je m'excuse d'être pédant. Oui, parce que je parle comme un vieux avec des expressions de vieux alors que je suis né le même jour que Jean Calvé (qui a un prénom de vieux). Ma nouvelle passion est de calculer les expected poutres.

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